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Fondation Ling
MEDECINE - PSYCHOLOGIE - CULTURE

 

La lettre de la Fondation - n° 25/septembre 2003

 

EDITORIAL - L'ENTIER DU N° EN PDF

DE L'OBJET AU SUJET DU SOIN. UN NOUVEAU SOUFFLE POUR LA FONDATION LING
LL25 - Edito - Eric Bonvin, Président du conseil de la Fondation et Gérard Salem, Vice-président du Conseil de fondation
© Fondation Ling, Lausanne, septembre 2003

Une expérience familière à tout marcheur consiste à se retourner de temps en temps pour embrasser d'un coup d'œil le chemin parcouru. Cette «petite pause» ressemble à une méditation éclair. Le paysage que nous venons d'arpenter est là, sous le ciel, avec ses vallonnements, ses champs et ses bois. Dans nos muscles, une douce euphorie, celle de l'effort accompli, mais aussi le plaisir de sentir que la promenade est loin d'être achevée, qu'il y a encore d'autres vallons, d'autres sentes et d'autres bisses à longer d'une foulée calme et pensive.

En une dizaine d'années, la longue randonnée de la Fondation Ling nous a permis de vivre de belles expériences. Celle de la solidarité, d'abord. Quelle magnifique aventure d'avancer ensemble, au coude à coude ou en file indienne, sur les chemins de la médecine, de la psychologie, de la culture, animés par la même curiosité et la même exigence ! Non, les cliniciens nomades que nous sommes ne pouvaient se contenter d'une vision étriquée de l'homme, d'une conception jivarisée de sa psyché, d'une représentation marionnettiste de son «fonctionnement» physico-chimique (pour reprendre l'expression de Michel Bounan). Avec une belle ardeur, nous avons exploré d'autres pensées, d'autres philosophies du soin, d'autres épistémologies, issues parfois des plus lointaines traditions. Nous avons confronté ces perspectives différentes, nous avons débattu de leur pertinence, aux carrefours des pratiques du soin, nous avons beaucoup essayé, beaucoup appris, beaucoup comparé et beaucoup montré. Ce bel effort a été largement salué et plébiscité, par les soignants comme par les usagers des soins, par les institutions et les représentants de la doxa comme par les marginaux et les chamans d'ici et d'ailleurs.

Oui, cette décennie a été riche et fructueuse. La Fondation Ling a tenu ses paris. Ses objectifs ont été réalisés, l'esprit de sa charte a été respecté sur toute la ligne. Le Dr Eric Bonvin, nouveau président du Conseil de la fondation, a su établir une synthèse rigoureuse et éclairée de ce travail dans le nouveau concept d'activité et de gestion qu'il a mis au point pour le lustre à venir, concept qui nous ouvre de très excitantes perspectives d'avenir. S'il est vrai que l'avenir, c'est du passé en préparation, comme le disait Pierre Dac, réjouissons-nous du prochain bilan, en 2008 ! 

Il est vrai que le monde des soins a beaucoup changé ces dernières années. Plus que jamais, les premiers acquis de la Fondation Ling vont permettre de relever les nouveaux défis qui se posent à tout praticien. Il s'agit de porter plus avant l'énergie et la créativité qui anime nos membres en poursuivant notre travail sur trois plans fondamentaux : l'exploration des cultures du soin par la création d'un observatoire des modèles et des pratiques, le développement des compétences des soignants et des soignés et, enfin, le soutien et l'information aux usagers des soins.

Allons, assez médité. Fin de la petite pause. En avant, route ! comme nous y exhorte Rimbaud. Marchons, marchons et que, au besoin, un peu de salubre subjectivité abreuve nos sillons. Car, mes amis, se vouloir seulement objectif ou seulement subjectif, c'est comme se vouloir seulement yang ou yin, soleil ou lune, jour ou nuit… marcheur ou penseur. Mais oui, continuons nos cogitations en cheminant, puisque «caminante, no hay camino. Se hace camino al andar !» Nous pourrons alors laisser nos réflexions naître, se métamorphoser puis fondre dans les paysages que nous traverserons. Ainsi pourrons-nous, dans ce numéro de La Lettre, explorer la contrée où nous invite, de sa parole vive, Jean-François Malherbe : celle de la question de l'objectivité et de la subjectivité dans la pratique du soin et de son avatar, l'objectification. Nous suivrons notre prochain guide Gérard Sagié, qui nous contera les tumultueux torrents de la rencontre thérapeutique, et Gérard Salem, de l'ambiguïté du diagnostic en psychiatrie. Eric Bonvin vous invitera après lui à cheminer sur les crêtes aiguisées, entre failles et aiguilles, qui cisèlent le paysage de la psychiatrie et, plus loin encore, l'ensemble des pratiques de soin. Geneviève Delaisi de Parseval nous rejoindra pour nous parler du problème concret de l'infertilité et des secrets de famille qu'elle devine derrière cette souffrance. Puis, Jean Martin lui emboîtera le pas en développant l'éthique, à double tranchant, du secret médical et familial. Au-delà de ces contrées, nous gravirons de majestueuses montagnes en conversant avec Edgar Morin qui unit objectivité et subjectivité en une seule boucle qu'il propose résolument de mettre au profit de l'autoconnaissance du sujet soigné. Arrivés sur un haut-plateau au vaste panorama, nous achèverons notre périple avec François Roustang qui répliquera, lui aussi, à la missive de Jean-François Malherbe. Il nous fera embrasser la totalité grâce à ces vastes horizons dans lesquels se dissout toute séparation entre l'objet et le sujet. Pris d'une douce transe, au coin du feu, Micheline Gilliéron nous lira un conte de fées de Lu Yuan. Nous glisserons alors furtivement sur les pentes cotonneuses d'un juste sommeil, avant de repartir sur les chemins, car…

Tout passe et tout demeure
Mais notre affaire est de passer
De passer en traçant
Des chemins
Des chemins sur la mer
Voyageur, le chemin
C'est les traces de tes pas
C'est tout; voyageur, il n'y a pas de chemin,
Le chemin se fait en marchant
Le chemin se fait en marchant
Et quand tu regardes en arrière
Tu vois le sentier
Que jamais
Tu ne dois à nouveau fouler
Voyageur ! Il n'y a pas de chemins
Rien que des sillages sur la mer.

Antonio Machado (1875-1939)

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